Parler d’amour au Moyen-Âge

Résumé et critique de livres, de conférences ou autres sources. Ces textes n'engagent que leur auteur, et n'ont pas nécessairement vocation à l'objectivité.
Lévan
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Parler d’amour au Moyen-Âge

Messagepar Lévan » dim. 1 juil. 2018 12:07

Danièle Alexandre-Bidon
29 juin 2018
Tour Jean sans Peur
Le mariage médiéval implique de l'amitié, et même pas nécessairement du sexe. L’amour est par essence extra-conjugal.
Les sources principales sont les chansons, les traités, les images ; mais tout cela dépeint l'aristocratie. Le langage paysan est rarissime ; on en trouve des traces dans les textes judiciaires.

Les objets de l'amour

Il subsiste des objets, des motifs, des cadeaux amoureux. Un mot apparaît souvent : « amour », ou « amor »
Ex : sur une ceinture de soie & argent XVème, ou sur un anneau de fiançailles XVème (avec une image d’écureuil, animal lubrique, à l’intérieur), sur de la vaisselle en majolique personnalisée comme un bol breton (Italie), un cadenas en or (France XVème).
Dans le Décaméron (Boccace, XVème) : « Mon coeur espère » est brodé sur une manche de manteau.
En 1430, on trouve une ceinture avec le mot « Désir ».
La bourse a déjà le double sens actuel.
On se rappelle bien sûr les enseignes de pèlerinage sexuelles.

L'amour illustré

Une illustration courante : le coeur de l’amoureux supplicié percé, coincé, tranché, déchiré, etc
Dans « L’offrande du coeur » (Arras, 1400-1410), un amoureux donne un objet en forme de coeur.
Sur un coffret de mariage fin XIIème en émail, on voit l’amoureux pris au lacet par sa belle.
Le décor illustre les sentiments : un arbre mort ou un marais montrent la tristesse.
Sur un carreau de pavement à proverbe (château de Beauté, France, XIVème), on lit : « Telle a biau vis et blondes tresses, qui a du bran [de la merde] entre les fesses. »

Musique & chants

Le chansonnier de Jean de Montchenu (Savoie, 1476) est un recueil de chants en forme de coeur
Baude Cordier, Recueil de ballades, de motets et de chansons, début XVème : le texte de la chanson est en forme de coeur.
Dans l’iconographie, on trouve des partitions représentées, mais non utilisables (il y est seulement écrit « mon coeur »).

La lettre d'amour

Au Moyen-Âge, il n’y a pas de lettre d’amour spontanée ; il y a des modèles qu’on copie et adapte. Les auteurs recommandent de vanter la beauté de la désirée, même si c’est faux, en puisant dans les hyperboles.
Les lettres d’amour représentées portent toujours à peu près les mêmes mots.
Dans les Chroniques de Froissart (1470-75) : un phylactère d’un berger à une bergère ne contient que quelques mots convenus.
Dans les représentations, la lettre d’amour a toujours le même plan :
  • salutation
  • éloge
  • description de la beauté
  • description des souffrances de l’amoureux
  • supplique à la dame de céder
  • promesse d’amour éternel même en cas de refus
Les auteurs conseillent d’éviter les formules trop triviales. Pas de chêne ; on peut parler d’arbres exotiques, la comparer au jardin d’Eden, aux grains de sable ou aux étoiles.
On conseille aussi aux femmes l’hyperbole : les hommes aiment être comparés à un lion, un faucon, un dragon.

Les métaphore

Le feu

« Les feux de l’amour » sont très utilisés, y compris dans l’amour mystique.
L’amour est comparé à un charbon ardent.
Dans « le coeur d’amour épris » de René d’Anjou, un chevalier a représenté des flammes sur son pourpoint.

Les fleurs

Une fleur est toujours associée au sexe. Elle est blanche pour une vierge, rouge pour une prostituée. Bien plus tard, on songe à la dame aux Camélias (XIXème), qui orne sa fenêtre de camélias blancs la plupart du temps, ou rouges 3 jours par mois.
Les règles sont appelées « fleurs ». Depuis Pline, on dit que les femmes qui ont leurs règles font tourner le vin.
L’oeillet fait partie des bouquets offerts le 1er mai aux femmes non mariées.
Des branches épineuses sont associées aux femmes de mauvaise vie.
Le muguet : quand il se penche vers le sol avec humilité, il est symbole de la Vierge ; quand il se dresse, c’est un symbole négatif de la sexualité.
Le jus blancs de la laitue est comparé au sperme.
Le poireau est évidemment comparé au sexe masculin.
L’ail est supposé aphrodisiaque.

Bêtes à poils

Ceux qui pratiquent l'acte sexuel sont souvent comparés à des bêtes.
Un lapin blanc, ou conil, ou conin, n'est pas bien loin d'un sexe féminin ; la représentation d'un lapin dans une enluminure est une façon de représenter le sexe.
Ex : des jeunes gens pourchassent des lapins blancs (« Histoire d’amour sans paroles », début XVIème).
Dans le Décaméron, un chapitre s'intitule « Comment faire d’une femme une jument... » ; les femmes sont souvent comparées à des juments, ou des vaches ou vachettes.
Un homme voudrait que sa femme travaille plus. Le curé invité suggère de la changer en jument, en lui mettant la queue ; le mari est d’accord.
Le mari cocu est comparé à un boeuf ; d’où les cornes.

Bêtes à plumes

L'amour est souvent représenté par la présence d'un passereau, ou d'un petit faucon. Dans le Tacuinum Sanitatis, la « Joie » est illustrée avec des petits oiseaux
René d’Anjou (1480) représente sa femme & lui comme deux tourterelles portant ensemble un lacet dans leur bec. Dans son ouvrage, une illustration montre deux femmes capturant des coeurs au filet, comme des oiseaux.
L’hirondelle est symbole d’inconstance.
La chauve-souris est symbole de luxure.
Le coucou est l’oiseau du cocu (ex : « Eloge de la folie », 1515)
Le coeur lui-même peut être comparé à un oiseau, parfois ailé (volage).

Les fruits

Pour Saint Augustin, « la femme est un arbre qui porte des fruits. »
La grenade est liée à la féminité, à l’accouchement. Si elle est associée à un lapin, il est question de sexe.
La fraise (qu’on commence à apprécier au XVème, mais qui a le tort de pousser près du sol) : la fleur symbolise le sexe féminin, le fruit rouge symbolise le sexe masculin.
Les cerises sont représentées jumelles. C’est un indispensable du repas amoureux, ou dans les bordels (« Livre des vices et des vertus », XVème). Elle ouvre tous les appétits (ex : Maître de Francfort, 1460-1500, « L’artiste et son épouse »).
La pomme est la représentation du sein féminin idéal (le goût est pour les femmes très jeunes ; on apprécie « des seins petits comme des noix »). Dans le Tacuinum Sanitatis, la récolte des pommes s'accompagne d'une scène de pelotage.
On trouve une scène avec une nonne cueillant des sexes masculins sur un arbre et les mettant dans un panier.
Sur un motif italien XIVème, la feuille de vigne est associée à des lapins.
Dans le Tacuinum Sanitatis, les raisins cueillis par une femme ont une forme phallique.

Activités à double sens

L'agriculture

La femme est un champ de blé. Elle passe de fertile à infertile, après quoi il faut la mettre en gerbe. D’ici là il faut la labourer. Puis il faut la récolter.

La chasse

La femme est représentée comme une bête chassée à l’épieu ; l'homme est chassé à l’arc par l’Amour

La guerre

On utilise volontiers un vocabulaire de conquête : on met le siège au château de l’amour, on force sa porte. Une fois la porte enfoncée, « on habite la femme » (roman de la Rose, 1400 ; « Régime du corps », 1285).
Le palais de l’amour est souvent représenté à la fin du Moyen-Âge.


La cuisine

Le livre des simples médecines (XVème) montre une femme en train de barater, pelotée par un homme, tandis qu’un chat lèche la crème.
Dans les fabliaux, le pénis est une andouille ou un boudin ; les testicules sont des oeufs ; le sperme est la sauce.
Les viandes associées le plus souvent au sexe sont le pâté de conin ou de volaille.
Une femme « chaude sur le potage » est en fait avide de sexe. L'Evangile des quenouilles recommande aux jeune femmes de ne pas manger son potage en secret avec son amoureux.

La boisson

Le lait, très blanc est synonyme de pureté. « Vous êtes plus blanche que le lait » est un compliment. En même temps, il est associé avec le vin ; le lait est appelé par Saint Paul « le lait de Vénus ».

La femme est comparée à une « fontaine rafraîchissante »

De nombreuses métaphores se rapportent à la consommation du vin. On est « ivre d’amour », on « boit les paroles » de sa belle.
Les médecins conseillent de boire du vin avant et après l’amour
Au Moyen-Âge, le vin est féminin (Bacchus est représenté très jeune et/ou féminisé)
Une femme trop jeune est comparée à du raisin trop vert


Expressions grivoises

Faire l'amour se dit aussi :
  • « Pilonner la baratte » ou « pilonner le mortier »
  • « Tisonner [une femme] »
  • « Moudre le grain »
  • « Frapper sur une enclume avec un marteau cadencé », « besogner ». La femme est toujours la partie immobile / inférieure / passive.
  • « Porter la pâte à pain au four »
  • « Abreuver son cheval à la fontaine »
  • « Mettre le tonneau en perce »
  • « Fouler la vendange »
« Cueillir la rose » veut aussi dire déflorer.

« Vouloir du jambon », c'est vouloir coucher avec une femme

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