Le bestiaire amoureux

Résumé et critique de livres, de conférences ou autres sources. Ces textes n'engagent que leur auteur, et n'ont pas nécessairement vocation à l'objectivité.
Lévan
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Le bestiaire amoureux

Messagepar Lévan » mer. 23 mai 2018 21:58

Michel Pastoureau
Tour Jean Sans Peur
23 mai 2018

Quand on parle d’amour courtois, il faut savoir de quelle période on parle. Le concept évolue au long du Moyen-Âge, et n'a pas le même sens partout : au XIIème siècle, il implique un contact charnel dans le sud ; c’est plus édulcoré au nord. D'ailleurs le terme « amour courtois » n’existe pas au Moyen-Âge ; il a été inventé au XIXème siècle.
Dans le cadre de ce rite, les animaux ont un rôle symbolique majeur.

Amants et animaux

Quand la femme offre à l’homme un animal, c'est fréquemment un faucon, un chien, un cheval.
L’homme offre souvent un animal plus petit : au XIIème siècle, un petit chien fidèle, un oiseau (un perroquet, en général un faucon, animal préféré du Moyen-Âge, qui peut valoir 10 ou 20 chevaux ; un faucon à la main d’une dame est signe de haute noblesse).
Le don d’un animal de petite taille est à la mode fin XIIIème-début XIVème siècle. On peut porter un petit chien ou un écureuil, niché dans les habits.
L’écureuil est lubrique ; l’oiseau, en cage, est mélancolique ; le chien est fidèle.
Le rossignol chante surtout la nuit. Quand il cesse, au petit jour, les amants doivent se séparer (cf Roméo et Juliette).
Le corbeau ou la corneille (considérée femelle du corbeau) sont dénonciateurs, depuis l’antiquité grecque. Apollon avait chargé un corbeau blanc de faire le guet auprès d’une demoiselle qu’il convoitait ; mais la belle a un bon ami, et furieux, le dieu punit les deux amants et le corbeau (en le noircissant).
Des récits de chasses animales renvoient à des chasses entre humains, surtout aux XIVème et XVème siècle. Souvent un héraut poursuit un oiseau de proie. Mais peut-être est-ce là de la surinterprétation.
La grande chasse aux sorcières (de 1430 à 1680 environ) représente souvent le diable comme un animal noir : un chat, un grand bouc, un loup, un ours. Il peut avoir des rapports charnels avec les sorcières, comme le décrivent les manuels à partir du milieu du XVIème siècle.
Diable ou pas, les animaux noirs sont plutôt mal considérés.
A Saumur (1564), un paysan/menuisier est accusé par sa femme de lui préférer sa brebis. Des voisins témoignent, le paysan est condamné à mort. Quelques semaines après, la veuve épouse l’apprenti de son mari.

Les bestiaires

Les bestiaires parlent beaucoup des stratégies de séduction des animaux, l’accouplement, la mise bas, les vices & vertus des bêtes (d’où ressortent des leçons de morale ou des enseignements religieux).
Le bestiaire d’amour de Richard de Fournival (né à Amiens en 1201, fils d’un médecin de Philippe Auguste, chanoine, maître en théologie, propriétaire d’une bibliothèque de 163 livres manuscrits, noyau de la bibliothèque de la Sorbonne) : il énonce des propriétés animales, et en tire des conclusions sur la stratégie amoureuse. Comment séduire une dame, ne pas tomber dans ses pièges, la conserver ? Ce livre a été abondamment traduit et copié.
Dans son chapitre sur le loup : si l’homme le voit le premier, le loup s’enfuit. Si le loup voit l’homme le premier, l’homme sera paralysé et dévoré. « Or cette nature on la retrouve dans l’amour entre un homme et une femme. Si l’homme peut découvrir le premier que la femme l’aime, elle perd sa capacité de résister. » (etc)
En 1285, un inconnu publie une réponse au bestaire de Richard de Fournival, supposée écrite par une dame. « Il est un serpent sauvage qu’on appelle vulgairement crocodile. Il le dévore, puis le pleure tous les jours de sa vie. ». Puis l'auteur en tire une analogie avec une femme qui a détruit son amant, mais dont les larmes tardives ne rattrapent pas la faute.

les animaux vertueux
  • Les pigeons, colombes et tourterelles s’aiment toujours d’amour tendre ; en cas de décès de l’un des deux, l’autre reste seul.
  • Les éléphants sont fidèles, pas du tout adeptes de la luxure. La femelle très pudique refuse d’accoucher devant les autres ; elle le fait donc dans l’eau, tandis que le mâle surveille les alentours de crainte que vienne un dragon.
  • Les cigognes sont très vertueuses, ennemies de l’adultère. Si l’une d’elles a fauté, les autres lui font un procès et la déchiquètent. Parfois les cigognes s'en prennent aussi aux humains infidèles, et leur crèvent les yeux.
  • L’hermine préfère garder son pelage blanc plutôt que d’être souillée.
  • La licorne reste vierge, et est attirée par les vierges. Les chasseurs en utilisent comme appâts, attendant qu’elle s’endorme sur le sein de la vierge.
  • La chatte est peu portée sur les choses de l’amour et n’aime pas le contact du mâle, mais veut être mère ; elle fuit le mâle une fois grosse.
les bêtes lubriques
  • La louve est lubrique (le latin « lupa » se traduit par prostituée, qui a donné lupanar). Hersant, l’épouse d’Ysengrin, se laisse faire par Renart.
  • La lionne se montre peu farouche au même.
    En héraldique, les pamphlétaires du début de la Guerre de Cent Ans se moquent du roi d’Angleterre, qui a trois léopards (animal bâtard de la lionne et du mâle de la panthère) sur son blason. Les moqueries finissent par porter ; les hérauts anglais ne disent plus « léopard », mais « lion ayant la tête de face ».
  • A la naissance, les oursons sont très petits par rapport à la taille adulte. On en déduit que l’ourse accouche trop tôt, car elle est incroyablement lubrique et veut que le mâle revienne vers elle. Mais honteuse de son comportement, elle devient une bonne mère, lèche ses petits, les réchauffe.
  • Le chien est très lubrique. Mais on finit par faire une différence entre les races de chiens. Les défauts sont plus ou moins oubliés à la fin du Moyen-Âge, l’accent étant mis sur sa fidélité.
  • La grenouille est libidineuse. Elle est détestée, laide, démoniaque (comme le crapaud, qui lui n’est pas sexuel). Elle s’accouple la nuit en faisant du bruit et fait des sabbats.
  • Le lapin devient fortement sexuel, mais plus tard. Il ne passe Gibraltar que vers l’an 1000, et les Pyrénées qu’au XIVème siècle. A ne pas confondre avec le lièvre, quasi hermaphrodite (comme la hyène), lubrique, très peureux. Le lièvre est plutôt traité par les ouvrages de vènerie.
les mâles
  • Le coq est courageux, vigilant, partageur (la largesse est une grande vertu féodale). Mais il est lubrique. Les traités d’agronomie se demandent combien il faut de poules par coq : on parle de 6 à 12.
  • Le cerf : jeu de mot entre cervus (cerf) et servus (sauveur, tel le Christ). Mais c’est aussi un animal très sexualisé.
  • Le bouc est lubrique.
  • Le merle mâle court toutes les femelles, sans s’attacher.
  • L’ours, roi des animaux, trop proche de l’homme, subit l’assaut de l’Eglise, en lutte contre les cultes païens. Il est diabolisé, associé à 5 péchés capitaux (colère, luxure, goinfrerie, envie, paresse). Il est attiré par les jeunes filles pour les violer, qui donnent des créatures mi homme-mi ours, héros ou personnages de grand renom.
  • Le chat est porté sur le sexe, d’où les nombreux combats dans lesquels il se jette.
D'un extrême à l'autre
  • Le cygne est blanc, mais c’est un hypocrite ; sous son plumage blanc, sa chair est noire. Il est problématique pour les pères de l’Eglise, car il n’est pas cité dans la Bible. Mais son sang a des qualités.
  • L’écureuil, détesté au Moyen-Âge, est chargé de péchés et défauts (paresseux, lubrique, avaricieux, stupide quand il n’arrive pas à retrouver son trésor). Au XVème siècle, il est le singe, le traître, l’hypocrite de la forêt. Le discours a complètement changé quand Buffon arrive (XVIIIème siècle).
  • Le cochon, entre la fin du XVème siècle et le milieu du XVIème siècle, se retrouve chargé de tous les défauts du chien & l’en débarrasse. Mais il reste plus grave de traiter une femme de « chienne » que de « truie ».
  • La vipère (pire que l’aspic et la couleuvre) est rusée, sexuelle, dangereuse. Pour se reproduire, la femelle tranche la tête du mâle. Aussi le mâle préfère-t-il se reproduire avec des murènes, qui n’existent que femelles ; leurs rapports se font sur une pierre au bord de l’eau.
  • Le cheval est peu évoqué dans les bestiaires. On se demande si c’est un animal ou un outil. Buffon fait la distinction entre les humains d'une part, les chevaux d'autre part, les animaux pour finir.
  • Le renard, comme en témoigne son pelage roux, est félon et hypocrite.
  • Le chat est peu apprécié au début du Moyen-Âge, mais l’attitude change rapidement après la Peste Noire, quand on constate qu’il est efficace contre les rats. Le chat noir qui porte malheur n’apparaît qu’au XVIIème ou XVIIIème siècle.

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