L'expression des émotions au Moyen-Âge

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Lévan
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L'expression des émotions au Moyen-Âge

Messagepar Lévan » jeu. 28 déc. 2017 11:39

Cité des sciences et de l'industrie, 25 avril 2017

Damien Boquet (historien, maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille)


Il est tentant de considérer les émotions comme des réalités universelles. De tous temps, les gens connaissent la tristesse, la peur, la joie. Mais les sources du Moyen-Âge nomment et montrent des émotions qui semblent avoir été primordiales en ce temps, et résonnent étrangement à nos oreilles. Qui aujourd'hui a ressenti de l'acédie, de la componction, de la dilection ?
  • La componction n'est pas seulement la douleur du remord ; elle renvoie à une forme de repentir, qui mêle la tristesse face au péché et la consolation dans l'espérance du pardon. Elle peut être délicieuse à celui qui la ressent, et rendre douces les larmes qu'il verse.
  • La vergogne (latin : verecundia) est une des émotions principales de l'Antiquité et du Moyen-Âge, associée à l'honneur, valeur centrale dans toutes les couches de la société. Elle donne naissance à une catégorie sociale protégée par l'Eglise : les pauvres vergogneux, nobles ou bourgeois tombés dans la pauvreté et pris en charge pour ne pas être contraints à la mendicité. C'est la honte par crainte de l'infamie. Il s'agit le plus souvent d'une honte par anticipation ; le fait d'être honteux à l'idée de subir un déshonneur. C'est une émotion de régulation sociale importante, qui avertit que nous sommes sur le point de déchoir. L'exemple antique de Lucrèce, abondamment repris par la peinture de la fin du Moyen-Âge ou de la Renaissance, montre que celui qui a de la vergogne préfère la mort au déshonneur.
  • L'acédie est un dégoût, une perte d'espoir, par rapport aux choses spirituelles. Ce sentiment de perte de confiance en Dieu, qui va jusqu'à faire douter de la miséricorde divine, est extrêmement redouté par les religieux. A mesure qu'avance le Moyen-Âge, cette émotion va se laïciser, et se confondre avec la mélancolie.
  • La dilection est une forme très spécifique d'amour chrétien ; c'est typiquement l'amour conjugal, et dans une moindre mesure l'amour entre chrétiens.
Ces exemples montrent que les émotions ont une histoire ; elles naissent, vivent, parfois disparaissent du corps social.

Les médecins voient les émotions comme des bouillonnements des humeurs, tandis que les gens d'Eglise considèrent qu'il s'agit de mouvements de l'âme.
Saint Augustin (IVème-Vème siècles) pense que les émotions sont des mouvements de la volonté. Nos émotions nous échappent, croyons-nous ; mais même si nous nous le cachons, nous voulons ces ressentis. Ce qui est brouillé depuis le péché originel, c'est notre raison qui est troublée, pas nos émotions. Si on connait ses émotions, je connaîtrai alors mon désir profond. Les émotions ne sont pas obligatoires ; nous en sommes donc responsables, et devons en rendre compte.

A partir du XIIème, cette conception est en partie remise en cause, entre autres sous l'influence d'une redécouverte d'Aristote, ou par les découvertes de la médecine.
Il y a plusieurs phases à l'arrivée d'une émotion :
  • première, involontaire, celle du choc émotionnel (XIIème-XIIIème : "mouvement premier")
  • seconde, volontaire.
Exemple : si quelqu'un brandit un bâton au dessus de ma tête, on ressentira d'abord la peur. Si la volonté est assez entraînée, on peut surmonter ce premier mouvement.
Abélard (XIème-XIIème) considère qu'être colérique n'est pas un péché. C'est un défaut de notre nature, comme le fait de boîter, dont on n'est pas responsable. Mais si le colérique se laisse aller au delà de la mesure, il doit rendre compte de ses actes.

Le Haut Moyen-Âge est marqué par une méfiance vis à vis des émotions, et de constants appels à la mesure. Les moines se voient comme des athlètes en matière d'émotions, dont ils se préoccupent constamment ; ils en pratiquent certains avec assiduité, comme la componction. Selon Saint Jérôme (fin de l'Antiquité), le moine est "celui qui pleure" ; il pleure d'abord ses péchés, puis ceux de l'humanité, et entre ainsi en contact avec Dieu. Certains auteurs voient en cette capacité à pleurer pour des motifs religieux un don divin, presque un signe de sainteté. Saint Louis regrettait de ne pas avoir ce don. Dans le même temps, il y a une crainte que les émotions mènent au péché, si elles ne sont pas contrôlées.
Du XIème au XIIIème siècle, la vie terrestre de Jésus devient un modèle pour tout chrétien. Chacun est encouragé à ressentir les souffrances et les passions du Christ. Il n'est plus question de mesure ; pour Bernard de Clairvaux (XIIème), "la mesure de l'amour de Dieu, c'est de l'aimer sans mesure". Les derniers siècles du Moyen-Âge sont emplis de mystiques qui s'épuisent dans une dévotion intense au Christ souffrant.
L'Eglise encourage les prêtres à pratiquer une prédication émotive. Ils apprennent à leurs fidèles non seulement la peur, mais aussi la honte ; dans une société où l'honneur est valeur suprême, c'est un affront. C'est la première émotion ressentie par Adam et Eve, chassés du Paradis. Avoir honte de sa faute, c'est déjà craindre le déshonneur des péchés ; la honte agit comme un bouclier face au risque de rechute. L'Eglise fond un nouveau régime d'honneur, différent du laïc.
La tristesse ou la honte, les émotions négatives, ne doivent pas forcément être rejetées. Les sources hagiographiques montrent des femmes réputées saintes qui recherchent avec joie l'humiliation et la honte, et déclarent ne jamais se sentir plus proches du Christ que quand elles sont exposées au regard méprisant de la population. C'est aussi une stratégie d'autorité, qui procure un gain à ces femmes marginalisées ; elles en tirent une légitimité, voire un ascendant sur des gens puissants.

Barbara Rosenheim parle de "communauté émotionnelle", un groupe qui fonde en partie son identité sur la façon de codifier des émotions. Ainsi des écrits produits dans l'entourage de rois Mérovingiens du VIIème siècle dévalorisent pour un temps la légitimité politique de la colère, pourtant fait du prince.
Une peinture espagnole du XIVème montre des personnages manifestant leur deuil. Hommes et femmes ne se mélangent pas, mais expriment leur tristesse de la même manière. Le groupe fait corps autour du trépassé. Les manifestations de douleur sont analogues : les participants se tirent les cheveux, se cachent le visage, ce qui renvoie aux valeurs de la chevalerie plutôt qu'au milieu religieux (exemple pris dans la Chanson de Roland : "Pris de pitié, [l'empereur] ne peut se retenir de pleurer [...]. Sur l'herbe verte, il voit, gisant, son neveu : rien d'étonnant que Charles soit affligé. Il met pied à terre, il y va en courant. Entre ses deux mains il le prend sur lui, s'évanouit, tant l'étreint l'angoisse [...]. Il s'arrache les cheveux à pleines mains."). A l'inverse, l'Eglise recommande une attitude de recueillement et d'espoir dans la Résurrection. Mais ces démonstrations publiques de deuil sont pour la noblesse un moyen de montrer son unité et son pouvoir. On le voit par exemple au nord de l'Italie, où une nouvelle élite bourgeoise ou de petite noblesse essaie de juguler les vieux clans aristocratiques : à Orvietto, les règlements municipaux interdisent de manifester son deuil avec trop d'ostentation. En 1288, 129 hommes sont verbalisés pour avoir participé à des lamentations publiques à l'occasion de l'enterrement d'un jeune noble ; on leur reproche de gémir bruyamment, de se tirer les cheveux, de s'arracher les poils de la barbe. Les textes disent qu'en se livrant à ces actes, ils se sont comportés comme des femmes, comme les pleureuses publiques qui accompagnent parfois les cortèges.
L'émotion exprimée dans cet exemple est tout le contraire d'un débordement incontrôlé. Mais cette ritualisation n'empêche pas que l'émotion soit sincèrement ressentie. Le fait qu'elle exprime l'unité et la solidarité du groupe la rend authentique aux yeux des contemporains.
Il y a d'autres exemples où l'extériorisation de l'émotion est exigée comme preuve des valeurs revendiquées :
  • la confession n'est efficace que si le pécheur manifeste sa contrition ; le prêtre doit s'assurer que la douleur qui l'accompagne est réelle.
  • à en croire les chroniqueurs, les rois pleurent abondamment : de rage quand leur autorité est bafouée, de joie quand la paix est rétablie, de tristesse quand les caisses sont vides. C'est une marque de sincérité, et une preuve de l'amour que le souverain porte à son peuple.
  • la honte est fréquemment évoquée dans les pratiques judiciaires : elle participe à la réparation de l'offense. Elle peut être un moyen d'exercer la justice sans verser le sang ; cf l'amende honorable, dans l'exemple des bourgeois de Calais : d'après Froissart, tout le monde (habitants de la ville, bourgeois, chevaliers anglais, reine) pleure, implorant la clémence du roi anglais furieux. Ce rite de soumission exige des démonstrations publiques d'émotion.
  • le recours à l'émotion chez les petites gens apparaît aussi dans les affaires judiciaires. Il est attendu de quelqu'un dont l'honneur est mis en cause qu'il se mette en colère et qu'il déclare sa haine contre son accusateur ; un accusé qui resterait placide alors que sa réputation est engagée est suspect. Le fait d'être en rage, d'insulter son entourage, quitte à en être puni par des amendes, est un gage de bonne foi.
Les émotions des simples gens sont rarement individualisées ; les sources parlent plus souvent d'émotions collectives, qui sont souvent spontanées, infantiles, voire animales (dans le cas de révoltes). Aux yeux des élites, les foules sont régies par l'émotion et non par la raison.
Les écrits de l'époque montrent toutefois que les émotions de la foule sont elles aussi ritualisées. La colère du peuple peut être ritualisée. Dans les révoltes urbaines en Languedoc au XIVème, les accès de fureur suivent un protocole précis, par inversion des cérémonies de liesse où le peuple est invité à acclamer le roi ou le prince : de la même façon, on fait sonner le tocsin, mais cette fois pour appeler à se rassembler en armes devant les demeures des consuls. Les cris de colère sont à peu près constants d'un lieu à l'autre. Le tout marque la rupture avec les dirigeants, et cherche une nouvelle unité des contestataires. C'est ni plus ni moins une démonstration de force politique.

L'amour est l'émotion la plus évoquée dans les sources, y compris les religieuses. Il recouvre toutefois de nombreuses nuances : l'amour spirituel, l'amour charnel... Au Moyen-Age, tout est déclinable en amour ou en haine : un traité politique est un acte d'amour ; une déclaration de guerre est un acte de haine ; on se doit d'aimer un allié, et de haïr un ennemi. Tant le lien conjugal que le lien féodal sont pensés en terme d'amour.
Les sépultures sont individuelles : un défunt par tombe, du moins au moment de l'inhumation. Les seules exceptions sont
  • les tombes de fratries,
  • les tombes de catastrophe,
  • les tombes de couple (en cas de décès simultané),
    • l'un à côté de l'autre (en se tenant le coude), ou
    • l'un au dessus de l'autre (l'un sur le dos et l'autre sur le ventre),
    tournés de façon que les visages se regardent. Cela arrive aussi pour des couples de chevaliers (du même sexe).

Questions/réponses :

Les animaux ont-ils bénéficié de ce type de ritualisation ?
On trouve des tombes d'animaux au Moyen-Age ; Childéric a été enterré avec tous ses animaux. A l'époque gallo-romaine, on enterre souvent les chiens ; au Moyen-Age, c'est aussi le cas pour les chiens, les chevaux, même parfois les cochons.

Comment sont gérées les personnes vivant une (trop) longue période de souffrance après un choc ?
Quelqu'un subissant un acte chirurgical très lourd, qui va être immobilisé longtemps, est pris en main aussi au niveau du moral. Les médecins de la fin du Moyen-Age (à partir du XIIIème) donnent des conseils pour traiter la mélancolie (qu'on appelle maintenant dépression).

Y a-t-il une géographie émotionnelle ?
Les recherches sur ce sujet sont encore trop récentes pour avoir fait apparaître ce genre de subtilités. Cependant il ne semble pour le moment pas y avoir de type émotionnel attaché à des régions en particulier (pas d'Anglais flegmatiques ou de Méditerranéens sanguins jusqu'à preuve du contraire). Par contre l'honneur est une valeur partagée partout.

A partir de quand les relations d'amour, parfois contractualisées, entre chevaliers, perdent-elles leur importance ?
C'est un phénomène très lent. Le registre utilisé par les serments de fidélité est le même que dans la poésie érotique ; c'est alors une manifestation normale. Cela disparaît à partir du XIIIème, alors que le sacrement du mariage amoureux devient fondamental (avec un vocabulaire équivalent) et que les monarchies souveraines se mettent en place. Les pactes d'amitié continuent à être revendiqués, au delà de la Renaissance, jusqu'à nos jours où une correspondance entre simples collègues peut commencer par "Cher ami".

A-t-on conscience d'une surexpression des émotions ?
Ces paroles existent chez les contemporains ; mais tout dépend du cadre, une même manifestation de colère pouvant être indiquée dans une situation mais pas dans une autre. Des récits de saintes évoquent des femmes dévotes de Saint François d'Assise devenant hystériques à la vue d'un vitrail le représentant ; celui qui en rend compte témoigne de sa gêne face à ce qu'il voit comme de la folie (par la suite, il change d'avis et considère qu'il a fait preuve d'orgueil).

Lévan
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Messagepar Lévan » ven. 13 avr. 2018 09:21

La vidéo de la conférence peut être consultée ici.


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