L’Eglise et le plaisir sexuel au Moyen-Âge

Résumé et critique de livres, de conférences ou autres sources. Ces textes n'engagent que leur auteur, et n'ont pas nécessairement vocation à l'objectivité.
Lévan
Messages : 37
Inscription : jeu. 14 janv. 2016 21:06

L’Eglise et le plaisir sexuel au Moyen-Âge

Messagepar Lévan » mer. 16 mai 2018 20:28

Jacques Berlioz, CNRS - ancien directeur de l'Eglisecole des Chartes
Tour Jean Sans Peur
16 mai 2018
Le titre peut étonner, à cause de la chasse qu’a fait l'Eglise au plaisir sexuel, le mépris du corps (« cet abominable vêtement de l’âme », d’après le pape Grégoire au VIème siècle).

La question du vocabulaire
Michel Pastoureau : l’amour se vivait différemment suivant l’époque et les sociétés, et la représentation est différente. Donc pas moyen de donner une réponse univoque.
Tous les écrits se font en latin. Amour se traduit par « amor » ? Non ; amor, c’est l’affection. Pour les pères de l'Eglise, c’est l’amour mystique, l’amour de Dieu.
La piété filiale se traduit par « pietas », la piété.
L’amour pieux est la « dilection ».
Le plaisir de la chair est « luxuria ».
L’amour peut couvrir celui entre frères, entre compagnons d’armes (parfois mal compris de nos jours).
Le français « amour » couvre tous ces sentiments, d’où un appauvrissement.

La question des sources
La sexualité médiévale est surtout connue par des textes de moralité. Il est difficile d’apprécier les comportements véritables. L’Eglise a tendance à noircir le tableau.

L’héritage biblique
La Bible a une place primordiale ; pourtant elle est peu lue. On se base beaucoup sur ce qu’on laissé les pères de l'Eglise.
La nature est soumise à l’homme, mais dépend de Dieu. Le corps est à la fois méprisé, mais aussi glorifié (le Christ s’est incarné).
Les croyances païennes ont laissé une trace. Elles concernent la fécondité de la terre, la sexualité, la médecine.
On peut oublier la vieille croyance selon laquelle l’antiquité était débridée, et qu’une transition brutale a eu lieu avec le christianisme ; en fait l’évolution vers plus de puritanisme est plus ancienne.
Le cantique des cantiques est lu au Moyen Âge avec une stricte lecture spirituelle.
Les évangiles approuvent le mariage, condamnent l’adultère et la sexualité (surtout saint Paul).
Haut Moyen Âge : le mot « caro » évolue ; « charnel » devient « sexuel ».
Grégoire (VIème siècle) lance l’expression « pêché de chair ».
Deux notions s’imposent ;
  • la fornication : 63 mentions dans la bible (tout ce qui n’est pas rapport entre époux dans un but reproductif)
  • la concupiscence : égal désir charnel (St Augustin)
Le refus du plaisir
Jacques Le Goff parle d'un « grand refoulement ».
Ce combat oncerne beaucoup le milieu monastique ; les moines décrivent « l’horrible guerre » contre la fornication, par l’ascèse et le jeûne. Pierre Damiens (ermite du XIème siècle) raconte que quand un jeune moine est saisi de pensées, il va dans les cimetières voir les cadavres, les chairs qui grouillent de vers.
Le mariage est toujours teinté de concupiscence. « Adultère est aussi l’homme trop amoureux de sa femme. »
Hugues de St Victor (XIIème siècle) : « l’accouplement des parents ne se faisant pas sans plaisir charnel, la conception des enfants ne se fait pas sans pêché. »
Quand on est marié (ou marchand), il est difficile de plaire à Dieu....

L’objectivation des péchés de la chair
L’Eglise contrôle le sexe et le plaisir en empêchant le contact entre hommes et femmes.
Les Pénitentiels (apparus à la fin du Haut Moyen Âge) appellent à la continence périodique ; l'acte sexuel est interdit dimanche, lundi, avant et après Noël, les fêtes des apôtres, Pâques, etc, le temps de la grossesse, des règles, de l’accouchement. En 750, restent 90 jours par an pour s’unir. Les contrevenants s'exposent au risque d'avoir des enfants handicapés.
Cette doctrine d’une continence périodique était peut-être plus facile à suivre par des paysans, habitués à coller leurs activités sur le calendrier.
En cas d’infraction le dimanche, la pénitence est un jour de jeûne. Pendant le Carême, cela passe à un an.

Bertold de Ratisbonne (XIIIème siècle) dans un sermon aux gens mariés de la campagne : il ne faut pas être coureur ou gourgandine ; il faut prendre soin de l’autre ; ne pas gaspiller les biens de l’autre.
« Quand on est dans le lit, il ne faut pas être félon à l’égard du conjoint <pas par derrière>. Les femmes doivent prévenir leur mari quand elles sont "malades". Vous les hommes, quand votre femme dit "allez faire un tour ailleurs j’ai mal à la tête", ne la touchez pas. »
Il comprend le rôle du plaisir dans le couple. A celles qui veulent être dessus : « femmes, résistez à cette passion. » Mais si le plaisir charnel peut empêcher l’adultère, c’est un moindre mal.

De la théologie à la pratique
« Luxuria » désigne d’abord l’excès, puis la luxure. D’après Grégoire le Grand, elle est « provoquée par une pression du ventre liée à un excès de nourriture » ; trop manger et boire mène à la luxure.
Elle passe aussi par le goût, l’odeur (les bons parfums), la gourmandise (« goula »). Elle peut entraîner la lèpre.
Une fois entraînées dans ce vice, les femmes sont les égales des hommes ; elles se fardent, se parfument, finiront en enfer.
Dans les églises, les crapauds et serpents sont souvent représentés s’attaquant à la femme luxurieuse du XIème siècle au début XVIème siècle.

Conclusion
Pour Abélard, au XIIème siècle, ce n’est pas pêché de convoiter une femme, mais ce l’est de céder à la tentation. Si le plaisir est exigé par la nature, ce n’est pas un pêché.
XIIème siècle, Alain de Lisle : la luxure mène à la déraison, et à la folie.
Au début du XIIIème siècle, Thomas D'Aquin distingue comme coïts (donc prohibés) :
  • l’un pour satisfaire le désir de l’un des deux époux ;
  • l’incapacité à contenir des pulsions sexuelles dans le cadre du mariage (péché véniel)
  • impétueux, si les époux s’aiment trop
  • contre-nature
  • dans les périodes non autorisées
XVème siècle, Jean Gersond : toute pensée charnelle est-elle un péché ? Se complaire dans ces pensées est un péché mortel ; sinon ce n’est pas un péché mortel.
La chasteté reste un idéal, mais l'Eglise a su mettre de l’eau dans son vin.
St Augustin : « le sexe reste l’ennemi ; c’est ce qui détourne de Dieu. »
Vers la fin du Moyen Âge, l’Eglise devient une société de célibataires.
Les fabliaux sont à prendre avec précaution. Leur exagération est peut-être un jeu littéraire.
La médecine reconnaît un rôle dans la conception au plaisir féminin.
Une sorte de kamasutra, « Le manuel du foutre », venu des Arabes, circule dans le domaine médical.

La justice civile est assez dure en matière d’adultère, qui menace l’ordre social, et le punit de grosses amendes. Pas de condamnation à mort par l'Eglise dans le domaine sexuel ; les plus graves péchés sont réglés par des pèlerinages.
Que disent les mères de l'Eglise ? Hildegarde de Bingen parle de fécondité en tant que médecin. Les grandes saintes ou les béguines, une fois appelées à Dieu, restent chastes.
Combien d’enfants abandonnés entre les mains de l'Eglise, nés hors mariage ? Cela dépend des classes sociales. C’est dans la petite bourgeoisie que cela pose le plus de problème siècle : on s’en débarrasse, on les donne (oblats). Pas d’inconvénient majeur au dessus ou en dessous.

Revenir à « Livres & conférences »

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 0 invité